Développeuse Java au Québec : l’interview de Marion Felix

Mis à jour le 15 septembre 2026

Marion Felix, développeuse Java et cofondatrice de Maplr, à Montréal

🍁Interview

Marion Felix a quitté Montpellier pour Montréal en février 2020, dix jours avant que tout ferme. Développeuse Java de formation, bénévole des Java User Groups depuis Lyon et aujourd'hui dans l'équipe qui organise celui de Montréal, elle est la première développeuse Java que Maplr a accompagnée au Québec — et depuis, c'est elle qui accompagne les suivantes.

On lui a posé les questions que les développeuses nous envoient le plus souvent. Elle répond sans filtre.

2020son arrivée à Montréal, dix jours avant la pandémie
4statuts menés seule : PVT, permis ouvert, résidence permanente, citoyenneté
2019l'année où elle cofonde Maplr
250+personnes installées au Québec avec Maplr depuis

Tu es la première développeuse Java que Maplr a accompagnée au Québec. Ça veut dire quoi, concrètement ?

Que j'ai été mon propre cobaye, pour vrai. Maplr est née en 2019, je suis arrivée en 2020 : j'ai fait toutes les démarches moi-même, dans le désordre, en cherchant des réponses sur des forums à minuit. Tout ce qu'on a construit depuis, c'est la version propre de ce que j'aurais voulu trouver.

Et je préfère être précise, parce que la nuance compte : je ne prétends pas avoir été la première développeuse Java du Québec, il y en avait avant moi. Je dis que j'ai été la première du programme — et qu'en arrivant dans des salles techniques ici, je n'en croisais pas beaucoup d'autres.

Pourquoi Java, au départ ?

Parce que c'est ce qu'on m'a mis dans les mains en DUT et que je ne l'ai jamais lâché. Java, ce n'est pas glamour. Ça ne fait pas de bruit sur les réseaux sociaux. Mais c'est ce qui tourne dans les banques, les assurances, les systèmes qui n'ont pas le droit de tomber.

Et ici, c'est toujours la techno la plus demandée sur les mandats qu'on suit. Sur les personnes inscrites chez nous qui ont précisé le poste visé, 468 visent un poste de développement Java — c'est de loin le premier, devant l'analyse QA et l'analyse d'affaires. Quand on me dit que Java est mort, je souris.

« Java ne fait pas de bruit. Il fait tourner les systèmes qui n'ont pas le droit de tomber. »

Avant de partir, tu as été consultante Java en France. Qu'est-ce que ça t'a appris ?

J'ai fait les trois côtés du métier. Consultante Java chez de grands groupes d'abord, avec tout ce que ça implique de processus, de normes et de systèmes critiques. Puis la startup, et ce que ça veut dire — tout faire, tout casser, tout réparer, souvent la même semaine. Puis le freelance.

Ce que ça m'a appris est très concret : je sais ce qui rend un mandat bon, et ce qui le rend invivable. Un client qui te parle directement, ou qui te fait passer par trois intermédiaires. Un contrat clair sur ce qui se passe à la fin de la mission, ou volontairement flou. Une équipe qui t'intègre vraiment, ou qui te traite comme une ressource externe pendant deux ans.

Aujourd'hui, quand on monte un mandat, c'est cette expérience-là qui parle. Je suis consultante moi aussi — je n'ai jamais quitté ce statut dans ma tête. On n'expédie pas des profils : on accompagne des personnes qui font exactement le métier que j'ai fait, et je respecte énormément la valeur de cette communauté.

Ton arrivée, dix jours avant la pandémie. Raconte.

J'ai atterri en février 2020, en plein hiver, avec un PVT et un CV de développeuse Java. Dix jours plus tard, tout fermait. Pas de 5 à 7, pas de meetup, aucun collègue à rencontrer en vrai. J'ai passé mes premiers mois ici à parler à des gens à travers un écran.

Le PVT, je l'ai eu par chance, et vraiment vite. Tout se fait en ligne, et cette année-là le tirage m'a souri presque tout de suite. J'ai documenté chaque étape au fur et à mesure, pour moi — et c'est cette demande-là, la mienne, qui est devenue le tutoriel d'inscription au PVT du site. Histoire vraie.

Avec le recul, c'est ce qui m'a le plus appris. Quand tout le reste est fermé, il ne reste que le travail et la capacité à créer du lien à distance. C'est là que l'idée d'une communauté a pris tout son sens — pas comme un argument marketing, comme un besoin.

Marion Felix à son arrivée à l'aéroport Montréal-Trudeau avec une valise Maplr
L’aéroport Montréal-Trudeau. C’est par là que ça commence, pour tout le monde.

Tu as mené PVT, permis ouvert, résidence permanente et citoyenneté toute seule. Qu'est-ce qui t'a le plus surprise ?

Que la difficulté ne soit jamais là où on l'attend. Les formulaires, on finit toujours par les remplir. Ce qui coince, c'est l'ordre : savoir quelle démarche déclenche laquelle, et laquelle on peut commencer avant même d'avoir quitté la France.

Et le vocabulaire. Un « baccalauréat » ici, c'est trois ou quatre ans d'université, pas la fin du lycée. J'ai vu des gens se desservir sur un CV sans même le savoir, juste en écrivant « bac ». C'est le genre de détail qu'aucun formulaire officiel ne t'explique.

💡Conseil Maplr

Traduis toujours ton diplôme en années plutôt qu'en sigles : « Licence Informatique — Bac+3, premier cycle universitaire ». Le recruteur québécois ne connaît pas tes acronymes, il connaît les années. On a mis tous les repères dans notre article sur l'équivalence des diplômes France-Canada.

Est-ce qu'on t'a fait sentir que tu étais une femme dans une équipe technique ?

En France, oui, souvent. Jamais méchamment, mais toujours un peu. La question « tu es la nouvelle cheffe de projet ? » quand j'arrivais dans une réunion technique, je l'ai eue plus d'une fois.

Ici, beaucoup moins. Ce serait naïf de dire que le sexisme n'existe pas au Québec, bien sûr qu'il existe. Mais on m'a demandé mon avis technique dès la deuxième semaine, on m'a tutoyée, et personne n'a commenté le fait que je sois la seule femme de la salle. Ça change la fatigue qu'on ramène le soir — et cette fatigue-là, on la sous-estime toujours.

« On m'a demandé mon avis technique dès la deuxième semaine. Ça change la fatigue qu'on ramène le soir. »

Marion Felix dans le public d'un événement du Réseau des femmes d'affaires du Québec
Un événement du Réseau des femmes d’affaires du Québec, à Montréal. © Gaëlle Vuillaume Portraits

Qu'est-ce qui change vraiment pour une développeuse, entre la France et le Québec ?

Trois choses, et elles se tiennent.

La hiérarchie est plate. Tu peux contredire ton directeur en réunion — c'est même attendu de toi. Personne ne te demandera de passer par ton responsable pour poser une question.

Le rapport au temps. Les journées finissent à 17 h. Pas « en théorie » : vraiment. Personne ne t'écrit à 22 h, et si ça arrive, personne n'attend que tu répondes.

La mobilité est normale. Changer de mandat tous les deux ou trois ans n'est pas suspect ici. Ça enlève une pression énorme quand on construit une carrière, et ça vaut particulièrement pour les femmes, à qui on reproche encore plus vite un parcours non linéaire.

Kayak sur un lac des Laurentides, à une heure de Montréal
Les Laurentides, une fin de semaine de printemps.

Combien de développeuses Java croises-tu aujourd'hui ?

Plus qu'en 2020, mais pas assez. Sur les milliers de personnes inscrites chez nous, les femmes restent minoritaires — et en développement Java, encore plus qu'ailleurs.

C'est exactement pour ça que je raconte ce parcours. Pas pour le trophée : parce qu'une développeuse qui hésite a besoin de voir quelqu'un qui lui ressemble et qui l'a fait. Moi, en 2020, je n'avais personne à qui poser mes questions.

Tu fais partie de l'équipe qui organise le Java User Group de Montréal. Pourquoi c'est important pour toi ?

Parce que c'est comme ça qu'on entre vraiment quelque part.

J'ai été bénévole au Java User Group de Lyon pendant cinq ans avant de partir. En arrivant ici, c'est une des premières choses que j'ai cherchées — et j'ai fini par rejoindre l'équipe qui organise le Montréal JUG, la communauté Java d'ici. Plus de 3 600 membres, des rencontres mensuelles, gratuites et ouvertes à tout le monde. Je n'ai jamais arrêté depuis.

Un JUG, ce n'est pas du réseautage au sens où on l'entend. C'est une salle où des gens qui font le même métier que toi parlent de ce qui les intéresse vraiment, un soir de semaine, sans carte de visite. Tu y apprends des choses, tu y rencontres du monde, et surtout tu arrêtes d'être « la nouvelle qui vient d'arriver ».

C'est le conseil que je donne le plus souvent, et c'est le moins cher de tous : trouve le meetup de ta techno et vas-y. Même quand tu n'en as pas envie. Même quand tu crois que ton accent va te gêner — personne ne s'en occupe, franchement.

« Vous voir en vrai, rester proche de vous et de la technologie. C'est pour ça que je continue. »

L'équipe Maplr trinque dans un pub de Montréal, tuques rouges sur la tête
Un 5 à 7 avec la gang. C’est comme ça qu’on rencontre du monde, ici.

Qu'est-ce que tu dirais à une développeuse qui hésite encore ?

Ne commence pas par les formulaires. Commence par parler à quelqu'un qui travaille déjà ici.

Vingt minutes de conversation te diront si ton profil passe, ce que ta stack vaut sur ce marché, et sur quel type de mandat viser. C'est gratuit, ça ne t'engage à rien, et ça remplace trois mois de forums contradictoires. Et si la réponse est « pas encore », au moins tu sauras exactement quoi travailler.

L'autre chose que je dirais : ne repousse pas ton projet en attendant d'être parfaitement bilingue. À Montréal, tu travailles en français. Sur les 970 personnes qui nous ont dit ce qui les inquiétait avant de partir, seulement 23 ont cité la langue. C'est la crainte la moins partagée de toute notre base.

Tu codes encore ?

Oui — mais le chemin a été sinueux, et c'est peut-être le plus intéressant.

En arrivant, j'ai commencé en freelance : je codais pour des clients. Puis je suis passée à temps plein sur Maplr, et là j'ai fait ce que font tous les fondateurs — j'ai construit les équipes, et je me suis éloignée du clavier. Pas de la technologie, que j'adore. Du clavier.

« Je me suis éloignée du code. Jamais de la technologie. »

Aujourd'hui, j'y suis revenue par deux portes. La première, c'est MIA Innovation, notre autre entreprise : je code tous les soirs, des agents, de l'automatisation, de l'intelligence artificielle appliquée à des besoins réels d'entreprises d'ici. L'agentique, je baigne dedans.

La seconde, c'est Maplr elle-même : tous nos outils internes, c'est moi qui les ai développés. Le suivi des dossiers, les automatisations, tout ce qui nous permet d'accompagner autant de personnes sans être cinquante. Je préfère construire mes propres outils plutôt qu'acheter du logiciel qui fait 80 % de ce dont j'ai besoin.

Je suis dirigeante, mais je suis développeuse avant ça. C'est ce qui fait qu'on parle la même langue que les personnes qu'on accompagne : quand quelqu'un me décrit sa stack, je n'ai pas besoin qu'on me traduise.

Marion Felix lors d'une prise de parole pour Les Affaires à Montréal
Prise de parole pour Les Affaires. © Les Affaires

Le plus dur, honnêtement ?

Les trois premiers mois. On a un travail, un logement, et personne à qui raconter sa journée.

Ça passe. Mais ça ne passe pas tout seul : il faut aller vers les autres précisément quand on n'en a pas envie. C'est la chose que je répète le plus souvent aux gens qui arrivent, et c'est la moins spectaculaire de toutes.

« On a un travail, un logement, et personne à qui raconter sa journée. Ça passe — mais pas tout seul. »

Marion Felix anime une conférence Maplr sur l'expatriation en TI à Montréal
Une soirée de la communauté Maplr à Montréal.
Marion Felix devant une fontaine enneigée, hiver à Montréal
Février à Montréal. Il y a de la nature jusqu’en plein centre-ville.

Pourquoi avoir cofondé Maplr ?

Parce que j'ai fait le chemin sans carte, et que ça m'a coûté du temps que personne ne devrait perdre.

Maplr, c'est ça : des entreprises d'ici cherchent des profils qu'elles ne trouvent plus, et des gens ailleurs veulent venir sans savoir par où commencer. On fait le pont, et on prend en charge ce qui bloque vraiment — le permis de travail, l'installation, les premières semaines.

Depuis 2019 : plus de 250 personnes installées au Québec, une cinquantaine d'entreprises qui nous confient des mandats, et une personne sur cinq finit embauchée directement par le client. Ce dernier chiffre joue contre nous commercialement. On le publie quand même, parce que c'est le meilleur indicateur de qualité qu'on possède.

L'équipe Maplr autour d'un feu de camp lors d'une fin de semaine au chalet
L’équipe Maplr, un soir de fin de semaine au chalet.

Si tu devais recommencer, qu'est-ce que tu ferais autrement ?

Je demanderais mes relevés de notes détaillés avant de partir. Ça a l'air d'une blague, ça n'en est pas une : récupérer un relevé de 2014 auprès d'un secrétariat français depuis Montréal, au mois d'août, c'est une expérience dont on se passe.

Plus sérieusement : je parlerais à quelqu'un plus tôt. J'ai passé des semaines à lire des forums qui se contredisaient, alors qu'un seul échange avec une personne déjà sur place m'aurait fait gagner des mois. C'est exactement ce qu'on essaie de raccourcir pour les autres aujourd'hui.

Six ans plus tard, tu te sens chez toi ?

Sept déménagements plus tard, oui. Je suis installée, pour de vrai.

Ça a pris du temps, et personne ne le dit assez : s'installer quelque part, ce n'est pas descendre de l'avion. C'est comprendre une ville quartier par quartier, se tromper deux ou trois fois, refaire ses cartons, et un jour se rendre compte qu'on ne compte plus les années.

J'ai construit une vie et une famille ici, et j'en suis fière. J'ai aussi beaucoup de reconnaissance pour le Québec — pour ce qu'il m'a donné, pour la façon dont il m'a accueillie, pour la place qu'on m'a laissée pour tout recommencer. Ça ne va pas de soi, et je ne l'oublie pas.

« S'installer quelque part, ce n'est pas descendre de l'avion. C'est long — et c'est ce qui rend ça solide. »

C'est exactement ce que je souhaite à celles qui hésitent encore.

Ce que disent nos données

  • 468 des personnes inscrites chez Maplr visent un poste de développement Java — le premier métier demandé, devant l'analyse QA et l'analyse d'affaires.
  • Trois personnes sur quatre qui s'inscrivent ont cinq ans d'expérience ou plus.
  • 23 sur 970 citent la langue parmi leurs préoccupations principales : c'est la crainte la moins partagée.
  • 67 sur 5 346 mentionnent le salaire parmi leurs raisons de venir. Les gens ne partent pas pour l'argent.

Tu es développeuse et le Québec te trotte dans la tête ?

Le plus simple est d'en parler avec quelqu'un qui l'a fait. C'est gratuit, ça ne t'engage à rien, et ça remplace des semaines de forums.

Faire regarder mon profilLe prochain webinaire

Marion Felix devant la skyline de Montréal depuis le mont Royal, tuque Maplr
Le mont Royal, un dimanche d’automne. Six ans que je monte là.

Six ans, en images

Marion Felix au belvédère du mont Royal avec vue sur le centre-ville de Montréal
Le belvédère du mont Royal
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Une fin de semaine dans les Laurentides
Un anniversaire fêté dans les bureaux de Maplr à Montréal
Un anniversaire au bureau
Marion Felix en rencontre lors d'un événement du Réseau des femmes d'affaires du Québec
Réseau des femmes d’affaires du Québec · © Gaëlle Vuillaume Portraits
Marion Felix sur le plateau de tournage des Affaires à Montréal
Sur le plateau des Affaires · © Les Affaires

Frequently asked questions

Faut-il parler anglais pour travailler en Java à Montréal ?

Non. La très grande majorité des mandats se déroulent en français. L’anglais sert pour la documentation technique et pour certains clients, mais il n’est pas un prérequis d’embauche. C’est d’ailleurs la préoccupation la moins citée par les personnes inscrites chez Maplr : 23 réponses sur 970.

Mon diplôme français est-il reconnu au Québec ?

Pour travailler en informatique, oui, sans aucune démarche : aucun métier des TI ne figure parmi les professions réglementées du Québec. Le seul piège concerne le mot « ingénieur », qui est un titre réservé. Tout est détaillé dans notre article sur l’équivalence des diplômes France-Canada.

Quelle est la voie la plus rapide pour venir travailler en TI au Québec ?

Ça dépend de ton âge, de ta nationalité et de ton expérience : PVT, permis de travail, PSTQ, PEQ ou Entrée express ne visent pas les mêmes profils. Notre outil d’orientation fait le tri en quelques minutes, et tout part de ton code CNP.

Le marché TI québécois recrute-t-il encore ?

Oui, sur des profils précis. Les postes que Maplr pourvoit le plus souvent sont le développement Java, l’analyse QA, l’analyse d’affaires, le développement fullstack JS, l’analyse fonctionnelle et le DevOps. Trois personnes sur quatre qui s’inscrivent chez nous ont cinq ans d’expérience ou plus : c’est le premier filtre des clients.

Maplr accompagne-t-il les profils juniors ?

Les entreprises avec qui on travaille recrutent à partir du niveau intermédiaire. Mais le Canada, lui, n’est pas fermé aux juniors : le PVT reste la voie d’entrée, et toutes nos ressources gratuites — guides, simulateur de salaire, modèle de CV canadien, webinaire mensuel — sont ouvertes à tout le monde.

Si tu es développeuse et que tu lis ça en te disant « oui mais moi c’est différent » : écris-moi. C’est la phrase que je me répétais en 2020, et elle m’a fait perdre six mois.

Marion Felix

Cofondatrice, Maplr

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